
Cette semaine, j’ai animé un atelier consacré au syndrome de l’imposteur dans les locaux de la Maison de l’Emploi d’Anderlecht, en collaboration avec Cosearching.
Ce que j’y ai observé va bien au-delà d’un manque de confiance ou d’un problème de compétences. J’ai surtout vu des identités professionnelles en transition, confrontées à un doute profond au moment même où une nouvelle version d’elles-mêmes était en train d’émerger.
Plusieurs participantes ont confirmé vivre des situations très concrètes et récurrentes.
L’une d’elles expliquait que lorsqu’elle voit une offre d’emploi pour laquelle elle possède presque toutes les compétences, le simple fait d’en voir une seule qu’elle ne maîtrise pas suffit à l’empêcher de postuler.
Une autre partageait son malaise face aux compliments, expliquant qu’elle se sent immédiatement mal à l’aise, qu’elle se dit que ce n’est pas vrai, puis change de sujet.
Une troisième racontait avoir des diplômes et une solide expérience dans son ancien métier, mais se censurer dès qu’elle envisage une réorientation, convaincue qu’on ne la prendra pas au sérieux à cause de son manque d’expérience dans ce nouveau domaine.
Ces expériences ne sont ni anecdotiques ni individuelles. Elles illustrent un phénomène largement documenté en psychologie du travail.
Le syndrome de l’imposteur, décrit pour la première fois en 1978 par les psychologues Pauline Rose Clance et Suzanne Imes, désigne la difficulté à reconnaître et intégrer ses propres réussites malgré des preuves objectives de compétence. Les personnes concernées attribuent souvent leurs succès à la chance, au contexte ou aux autres, et vivent avec la peur d’être un jour « démasquées ».
La recherche montre que ce phénomène est loin d’être marginal.
Une méta-analyse publiée en 2024 dans le Journal of Behavioral Science et synthétisée par la National Library of Medicine indique qu’environ 62 % des personnes interrogées présentent des pensées liées au syndrome de l’imposteur à un moment de leur vie professionnelle ou académique.
D’autres travaux de recherche et enquêtes en psychologie comportementale, souvent relayés dans la littérature scientifique et managériale, évoquent des chiffres pouvant aller jusqu’à 70 % de la population concernée au moins une fois dans la vie.
Une enquête de grande ampleur menée au Royaume-Uni auprès de plus de 8 000 salariés, publiée par People Management et le Chartered Institute of Personnel and Development (CIPD), révèle que 64 % des travailleurs ont déjà ressenti des sentiments d’imposture dans leur carrière. Cette même enquête montre que le phénomène est plus fréquemment rapporté par les femmes, notamment lors de périodes de progression, de prise de responsabilités ou de changement de rôle.
Ces chiffres ne disent pas que les femmes sont moins compétentes. Ils mettent en lumière un contexte social et professionnel où les transitions, les attentes élevées et la pression à la légitimité renforcent le doute intérieur.

Ce qui est frappant, c’est que même les personnes les plus reconnues y sont confrontées.
L’écrivaine et poétesse Maya Angelou, figure majeure de la littérature américaine et autrice de nombreux livres, expliquait elle-même :
« Chaque fois que j’écris un livre, chaque fois que je fais face à cette page blanche, le défi est immense. À chaque fois, je me dis : “Oh oh… cette fois, ils vont découvrir la supercherie. J’ai dupé tout le monde, et maintenant ils vont s’en rendre compte.” »
Si une femme de ce niveau de reconnaissance a pu ressentir cela, cela nous rappelle une chose essentielle : le syndrome de l’imposteur ne mesure pas la compétence, il mesure le contexte de croissance.
À Bruxelles, et plus particulièrement chez les chercheurs et chercheuses d’emploi, ce phénomène est souvent amplifié. Le marché est dynamique, exigeant, multiculturel. Les parcours sont non linéaires. Les transitions professionnelles sont fréquentes, qu’il s’agisse de reconversion, de retour sur le marché du travail, de changement de secteur ou de prise de nouvelles responsabilités.
Dans ces moments-là, le doute se manifeste très concrètement. Il peut freiner l’élan pour postuler, rendre difficile la mise en valeur de ses compétences en entretien, créer un inconfort face à la visibilité sur LinkedIn ou lors du networking, ou encore empêcher de formuler des attentes salariales justes. Plusieurs participantes ont confirmé reconnaître ces mécanismes dans leur propre parcours.
Ce que l’on appelle « syndrome de l’imposteur » n’est donc pas un défaut personnel à corriger à tout prix. C’est souvent le signe d’un décalage temporaire entre l’identité passée et l’identité en construction. Une ancienne posture ne suffit plus, mais la nouvelle n’est pas encore totalement incarnée.
Dans l’atelier, un élément est revenu avec force : le fait de nommer ces doutes collectivement change profondément l’expérience. Une participante l’a résumé très simplement en disant que le simple fait de comprendre que d’autres vivaient la même chose lui permettait de respirer à nouveau.
Le syndrome de l’imposteur n’est pas une pathologie à éliminer. C’est un indice de transformation. Un signal que quelque chose évolue, que de nouvelles compétences, une nouvelle posture ou une nouvelle direction cherchent à prendre leur place.
Dans les transitions professionnelles, apprendre à reconnaître ce signal plutôt que de le combattre permet de passer d’une logique de correction à une logique de croissance. Le doute ne disparaît pas parce qu’on se force à « avoir confiance ». Il s’apaise quand on comprend ce qu’il révèle, et quand on s’autorise à évoluer sans se disqualifier soi-même.
Si vous êtes en recherche d’emploi, en réorientation ou dans une phase de transition professionnelle, ce que vous ressentez n’est ni une faiblesse ni un retard. Très souvent, c’est le signe que vous êtes en train de grandir.








